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John Coltrane, My Favorite Things : analyse

John Coltrane transforme My Favorite Things en exploration modale au soprano : histoire, quartet, forme, harmonie et écoute de l’album Atlantic de 1961.

John Coltrane transforme « My Favorite Things » en terrain d’improvisation modale en conservant la valse et l’alternance entre mineur et majeur de la chanson. Avec McCoy Tyner, Steve Davis et Elvin Jones, il étire les vamps, déplace le centre de gravité et fait du soprano une voix incisive, mobile, presque percussive.

Comment Coltrane transforme-t-il la chanson en exploration modale ?

La transformation tient à trois décisions d’écoute. La mélodie reste reconnaissable. La pulsation de valse devient un espace qui peut durer. Les passages mineurs et majeurs cessent d’être de simples étapes du refrain, ils deviennent des zones où le quartet peut s’installer.

Le catalogue officiel de Rodgers & Hammerstein décrit déjà une chanson en valse, avec un passage du mineur au majeur. Coltrane n’invente donc ni la mesure ni ce contraste. Il en change la durée, la densité et la fonction. Son arrangement transforme une chanson de théâtre en cadre pour l’improvisation.

Le mot vamp désigne ici une cellule d’accompagnement qui peut se répéter pendant que le soliste avance. Ethan Hein relève une pulsation de valse, un ancrage sur mi, des plages mineures et majeures prolongées, ainsi que des motifs répétés. Il entend une couleur dorienne dans certains passages mineurs, tout en signalant des notes qui empêchent de réduire toute la piste à une gamme unique. Modal décrit une manière d’organiser le temps et les hauteurs, pas une étiquette qui dispense d’écouter les accords.

Les retours de la mélodie déplacent cette impression. Scott Anderson décrit une alternance entre improvisations et rappels du thème, avec une partie de la chanson qui n’apparaît qu’à la fin. Le morceau avance donc par reprises, suspensions et changements de rôle.

D’où vient « My Favorite Things » avant Coltrane ?

Richard Rodgers compose la musique et Oscar Hammerstein II écrit les paroles pour The Sound of Music. Dans la production scénique, Maria et la mère supérieure chantent la chanson. Le catalogue officiel des auteurs mentionne déjà sa valse et son déplacement du mineur vers le majeur. Ces éléments appartiennent donc à l’écriture originale, avant toute intervention du quartet.

La première de Broadway a lieu le 16 novembre 1959 au Lunt-Fontanne Theatre de New York, selon l’historique officiel de la production. Mary Martin interprète Maria. L’album de la distribution originale est enregistré le 22 novembre 1959 aux studios Columbia de la 30e Rue, sous la production de Goddard Lieberson. Le Smithsonian indique une durée de 2 min 45 s pour l’interprétation de Mary Martin et Patricia Neway. Cette échelle courte fournit un contraste concret avec la version instrumentale de Coltrane.

Le film réalisé par Robert Wise avec Julie Andrews arrive en 1965. Rodgers & Hammerstein datent son avant-première new-yorkaise et la publication de sa bande originale du 2 mars 1965. L’enregistrement de Coltrane précède donc le film de plusieurs années. L’image du film explique une part de la mémoire populaire de la chanson, pas le choix initial du saxophoniste.

La chanson existait déjà comme matériau mélodique et harmonique. C’est suffisant pour comprendre ce que l’arrangement met au travail.

Que se passe-t-il pendant la séance Atlantic ?

L’album paraît chez Atlantic en mars 1961. La boutique officielle de John Coltrane le présente comme son premier album publié faisant entendre le soprano et confirme ses quatre titres. Le morceau-titre est enregistré le 21 octobre 1960, d’après le master 5120 répertorié par le Jazz Discography Project. Les autres prises de l’album sont datées des 24 et 26 octobre 1960 par cette discographie compilée.

La formation donne la clé de l’écoute : John Coltrane aux saxophones, McCoy Tyner au piano, Steve Davis à la contrebasse et Elvin Jones à la batterie. La photographie du verso de la pochette Atlantic SD-1361 crédite aussi Tom Dowd et Phil Iehle à l’enregistrement, Nesuhi Ertegun à la supervision, Lee Friedlander pour la photographie, Loring Eutemey pour la conception graphique et Bill Coss pour les notes.

Le premier morceau et le deuxième, « Everytime We Say Goodbye », font entendre Coltrane au soprano. « Summertime » et « But Not for Me » le placent au ténor. Les instruments et les auteurs crédités sont lisibles sur le verso de la pochette Atlantic, tandis que les dates de séance viennent du Jazz Discography Project. Cette répartition empêche une confusion fréquente : tout l’album n’est pas joué au soprano.

Le disque possède ainsi une petite dramaturgie instrumentale. Le soprano ouvre les deux premiers titres, puis le ténor prend le relais. Pour situer autrement la façon dont un saxophoniste fait respirer une mélodie, notre page consacrée à Sonny Rollins propose un autre point d’écoute.

À écouter

Pour le morceau-titre, la version Atlantic publiée par Rhino sur YouTube permet d’entendre l’entrée du quartet, la prise de soprano et les retours de mélodie. Le minutage varie selon le lecteur.

Pourquoi le soprano change-t-il la perception du morceau ?

Le soprano donne à la mélodie une ligne plus tendue dans l’espace sonore. Les attaques semblent plus franches, les motifs peuvent revenir avec une netteté presque vocale, puis se déformer dans le grave de l’instrument.

Coltrane résumait son rapport à l’instrument par la phrase « C’est comme avoir une autre main », traduction d’un propos reproduit par Rhino et attribué à un entretien de Down Beat antérieur aux séances d’octobre 1960.

Le contexte compte aussi. La discographie répertorie Coltrane au soprano dans des séances antérieures avec Don Cherry, destinées à The Avant-Garde. « Premier album publié au soprano » ne veut donc pas dire « première séance au soprano ». La nuance évite de fabriquer une naissance discographique à partir d’une formule de catalogue.

Pour les auditeurs habitués au bebop, le morceau propose un déplacement du réflexe harmonique. La ligne reste précise, mais elle n’a plus besoin de courir après une succession rapide de changements. Elle peut s’appuyer sur une zone, répéter une idée, la transposer, la comprimer. Le cadre ralentit certaines décisions et rend chaque inflexion plus visible.

Notre page sur Sidney Bechet permet de comparer deux présences historiques du soprano sans faire de Coltrane un simple héritier d’une formule. Dans « My Favorite Things », le timbre devient surtout un outil de tension. La chanson garde son contour. Le saxophone le fait passer d’un personnage à une matière ouverte.

Quels repères permettent d’écouter la forme ?

Sur la piste de 13 min 41 s du CD Atlantic 1361-2, Scott Anderson propose un parcours précis. Il entend l’introduction de la section rythmique, l’entrée du soprano sur une plage mineure, un passage majeur, une reprise de la mélodie par Tyner, puis le retour de Coltrane. Les dernières minutes ramènent une section mélodique terminale avant une fin libre.

RepèreCe que décrit Scott AndersonCe qu’il faut écouter
0:00Introduction par la section rythmiqueLe sol et la pulsation avant la mélodie
0:18Mélodie au soprano, plage mineure et pédale de miLa chanson installée sur un ancrage stable
1:01Première plage en mi majeurLe changement de couleur sans rupture de la valse
2:18Tyner reprend la mélodie, Coltrane s’effaceLe piano devient porteur du thème
7:02Retour de ColtraneLa reprise comme relance, pas comme répétition
10:00Développement dans la plage majeureLa durée donnée à l’improvisation
12:33 à 13:41Section mélodique terminale puis conclusion libreLa chanson revient avant une sortie comparable à une cadence

Ces repères appartiennent à la lecture de Scott Anderson.

La question du mètre mérite la même précision. Anderson parle de 6/8, tandis qu’Ethan Hein décrit une pulsation de 3/4. Cette différence ne change pas l’expérience du balancement, mais elle change la manière de compter.

Le moment où Tyner reprend la mélodie est particulièrement révélateur. L’arrangement retire Coltrane du premier plan sans interrompre la continuité du morceau. Le piano ne remplit pas un vide. Il garde la chanson en circulation pendant que le soprano attend son retour.

Le jazz modal supprime-t-il les accords ?

Non. Dans cet enregistrement, les accords ne disparaissent pas. Ils cessent de dicter chaque seconde de la phrase. Le pianiste peut laisser une couleur durer, mais cette couleur reste travaillée par des mouvements d’accords, des tensions et des retours. Le modal déplace la hiérarchie de l’écoute.

Le résumé de la recherche doctorale de Sami Linna, publiée en 2019 à l’Université des arts d’Helsinki, décrit chez McCoy Tyner des idées fondées sur les gammes, des accords de dominante, des mouvements parallèles et parfois des progressions fonctionnelles au-dessus d’un ancrage de basse. Son corpus rassemble 29 transcriptions complètes et 34 transcriptions partielles de solos. Cette étude porte sur le langage de Tyner dans les années 1960, pas sur ce seul morceau. Elle fournit toutefois une correction solide à l’idée d’un jazz modal sans harmonie.

Ethan Iverson défend de son côté l’importance de la conception harmonique de Tyner dans l’identité de « My Favorite Things ». Sans les appuis du piano, les vamps risqueraient de devenir un simple décor. Tyner les rend assez ouverts pour Coltrane et assez dessinés pour que la mélodie puisse revenir.

Dans des propos recueillis par Stanley Dance en 1963 et reproduits par Iverson, Tyner dit que « nous nous écoutons tous attentivement ». La phrase décrit le fonctionnement du groupe à cette époque, pas un témoignage spécifiquement daté de la séance de 1960. Elle correspond néanmoins à ce que la forme rend audible : la batterie, la contrebasse et le piano ne se contentent pas d’accompagner un solo déjà écrit.

L’album se limite-t-il à son morceau-titre ?

Non. L’album My Favorite Things réunit quatre reprises et fait entendre deux usages du saxophone. La boutique officielle de John Coltrane donne le morceau-titre, « Everytime We Say Goodbye », « Summertime » et « But Not for Me ». La pochette Atlantic crédite respectivement Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II, Cole Porter, George Gershwin et DuBose Heyward, puis George Gershwin et Ira Gershwin.

Le soprano est présent sur les deux premiers titres. Le ténor revient sur les deux suivants. Les séances répertoriées par le Jazz Discography Project ont lieu les 21, 24 et 26 octobre 1960. Le disque donne donc à entendre un programme cohérent, mais pas une démonstration uniforme du même instrument.

La chronologie ajoute une nuance utile. En 1961, le 45-tours Atlantic 45-5012 divise « My Favorite Things » en « Part 1 » et « Part 2 ». Cette publication ne doit pas être confondue avec la piste intégrale de l’album. Les séances d’octobre 1960 servent aussi à Coltrane Plays the Blues, publié en 1962, et à Coltrane’s Sound, publié en 1964, selon la discographie Jazz Disco.

Que disent les rééditions et les archives de sa réception ?

Le morceau a changé de support sans perdre son problème central : comment étirer une chanson connue jusqu’à lui donner une autre respiration. Rhino publie le 20 mai 2022 l’édition 60th Anniversary Deluxe, en deux CD ou deux vinyles, avec les versions mono et stéréo remastérisées à partir des bandes originales et de nouvelles notes de Ben Ratliff. L’intitulé anniversaire ne modifie pas la date de l’album original, paru en mars 1961.

La RIAA donne une certification américaine or au 7 septembre 2018. Cette certification ne fournit pas, à elle seule, un décompte mondial de vinyles ou de CD achetés par le public. Rhino indique par ailleurs une entrée au Grammy Hall of Fame en 1998.

Une autre archive change de formation. Evenings at the Village Gate: John Coltrane with Eric Dolphy, publié le 14 juillet 2023 à partir de bandes de 1961, inclut « My Favorite Things ». Pitchfork signale notamment Eric Dolphy et Reggie Workman. Cette version n’est donc pas celle du quartet Atlantic avec Steve Davis. La comparaison permet de suivre la circulation du morceau.

La force de la version Atlantic tient à ce dosage. Le thème reste assez présent pour guider l’auditeur. La durée laisse assez d’espace pour que la répétition devienne une tension. Et le soprano porte cette tension sans effacer la chanson d’origine. Coltrane ne demande pas au standard de disparaître. Il lui demande combien de temps il peut tenir ouvert.

Questions fréquentes

Coltrane a-t-il composé « My Favorite Things » ?

Non. Le catalogue officiel de Rodgers & Hammerstein crédite Richard Rodgers pour la musique et Oscar Hammerstein II pour les paroles. Coltrane signe l’arrangement et les improvisations de son enregistrement, pas la composition de la chanson.

La version de Coltrane vient-elle du film avec Julie Andrews ?

Non. La chanson appartient d’abord à la production scénique de The Sound of Music, créée à Broadway le 16 novembre 1959. Le film de Robert Wise avec Julie Andrews est daté du 2 mars 1965 par Rodgers & Hammerstein, après l’enregistrement de Coltrane du 21 octobre 1960.

Tout l’album est-il joué au soprano ?

Non. La pochette Atlantic indique le soprano pour « My Favorite Things » et « Everytime We Say Goodbye », puis le ténor pour « Summertime » et « But Not for Me ». La boutique officielle présente bien les quatre titres sur un même album, mais l’instrument change en cours de programme.

Le jazz modal signifie-t-il qu’il n’y a plus d’accords ?

Non. Le résumé de la recherche de Sami Linna décrit chez Tyner des accords de dominante, des mouvements parallèles et parfois des progressions fonctionnelles, en plus des idées fondées sur les gammes. Dans « My Favorite Things », les plages qui durent modifient la fonction de l’harmonie sans la supprimer.

Qui joue la contrebasse sur l’enregistrement Atlantic ?

Steve Davis. La formation imprimée sur la pochette réunit John Coltrane, McCoy Tyner, Steve Davis et Elvin Jones. Cette précision distingue l’album Atlantic des enregistrements ultérieurs ou des autres groupes associés au morceau.